Je retrouve Pierre Buisseret.

 

Nous nous étions un peu perdus de vue. Juste, de loin en loin, quelques coups de fil histoire de vérifier que l'autre vivait toujours. Lui dans son exil normand, moi dans la Ville des sépulcres, comme disait Conrad.

Pierre est pourtant quelqu'un qui m'importe.

 

Notre dernière rencontre doit remonter à une dizaine d'années. dans la belle résidence de l'Ambassadeur de Belgique,  qui fût un temps celle du marquis de La Fayette, rue de Suresnes à Paris. En cet Hôtel de La Marck, un surprenant blason avait pris ses quartiers, envahissant les salons, la façade, le jardin: une vertèbre de vache. Voltigeant à la manière d'un papillon ou s'épanouissant comme une fleur.

 

S'il y avait quelque chose de ludique dans cette installation, il ne s'en dégageait pas moins de ces morceaux d'un corps démembré un parfum d'Unheimlichkeit d'inquiétante étrangeté, comme on traduit généralement ce terme freudien.

 

En apparence, hors mis le caractère graphique très élégant de ces vertèbres, il s'agissait là de tout autre chose que ce que je connaissais jusque là de son travail. A y réfléchir, je ne suis pas certain à présent que ces os soient sans  quelque intime résonance avec ce que poursuit Pierre Buisseret depuis très longtemps dans ses dessins, tels ceux de comètes, météores, falaises et autres blocs d'abîme, chus de je ne sais quel désastre obscur.

 

A tort ou à raison, je discerne dans le chaos paradoxalement compact qu'ils suggèrent, comme grondant dans le fond de l'être, une colère contenue, au bord de l'implosion.

 

Je ne vois guère que deux artistes dont je pourrais rapprocher l'oeuvre de cette production dense et persévérante: Henri Michaux et Hans Hartung. Michaux et l'infini turbulent, Hartung et le trait répétitif et véhément d'une fêlure. Mais Pierre n'a rien emprunté à personne dans la voie patiente et exigeante qui est la sienne. Cette exposition, la première à Bruxelles depuis trop longtemps, en est le témoignage.

 

 

Yves Depelsenaire, Juin 2016